Stéphane Sitbon-Gomez (France Télévisions) : « 2026 est un tournant pour les médias »
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En clôture de la matinée de The Future of TV Advertising Paris, organisé par The Media Leader et quelques heures avant l’audition de Delphine Ernotte devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes, est revenu sur la stratégie “streaming first” de France Télévisions, dans un contexte de pression budgétaire et de recomposition du marché audiovisuel.
The Media Leader : Vous avez annoncé un virage “streaming first”. Certains y ont vu la fin du linéaire. Que recouvre réellement cette transformation ?
Stéphane Sitbon-Gomez : La notion a parfois été interprétée de manière un peu caricaturale. Il ne s’agit absolument pas d’annoncer la fin de la télévision linéaire, mais plutôt de constater une transformation profonde des usages. Nous sommes aujourd’hui face à deux univers qui coexistent : un monde linéaire très régulé et contraint, et un monde digital beaucoup plus libre. Le problème, c’est que les usages évoluent beaucoup plus vite que notre capacité collective à adapter les règles et les modèles. Les publics ont déjà bougé, mais l’écosystème n’a pas encore totalement pris la mesure de cette accélération.
The Media Leader : Vous parlez d’urgence. Pour qui exactement ?
S. S.-G. : Il y a une urgence pour l’ensemble de l’écosystème, pas uniquement pour l’audiovisuel public. Les médias privés sont tout autant concernés, tout comme les agences et les annonceurs. Si nous ne réagissons pas rapidement, nous risquons de nous retrouver dans une situation où les décisions seront prises ailleurs, par des plateformes ou des algorithmes. L’arrivée de l’intelligence artificielle va encore amplifier ce phénomène. Derrière cela, il y a un véritable enjeu de souveraineté culturelle et économique. Si nous ne faisons rien, la valeur et les décisions se déplaceront hors de France.
The Media Leader : Face à la montée des plateformes et de YouTube, comment France Télévisions se positionne-t-elle ?
S. S.-G. : Je ne crois pas du tout à une opposition frontale entre les usages. Il y a de la place pour tous les modèles. La question essentielle est celle des règles du jeu. On ne peut pas continuer à évoluer avec des contraintes très fortes d’un côté et une quasi-absence de régulation de l’autre. Mais au-delà de cela, le véritable enjeu est éditorial. Nous sommes face à un combat entre des contenus de qualité et un risque d’appauvrissement généralisé. C’est un enjeu culturel majeur, qui dépasse largement la seule industrie des médias.
The Media Leader : Le streaming est-il devenu irréversible ?
S. S.-G. : Oui, le mouvement est clairement engagé, mais cela ne signifie pas la disparition du linéaire. La télévision en direct restera puissante, notamment pour les grands événements. Ce que nous transformons, c’est notre manière de penser l’offre. Il y a quelques années, nous étions organisés par chaînes. Nous sommes ensuite devenus “content first”, en plaçant les programmes au centre. Aujourd’hui, nous allons encore plus loin en construisant un écosystème autour de chaque contenu, qui peut vivre sur le linéaire, sur la plateforme et sur les réseaux sociaux. L’objectif est d’être présent partout où se trouvent les publics.
The Media Leader : Qu’est-ce qui différencie encore France Télévisions dans cet environnement ?
S. S.-G. : Notre singularité repose d’abord sur la confiance. Environ 75% des Français déclarent faire confiance à l’audiovisuel public, ce qui est un niveau exceptionnel. Aucun autre média n’atteint ce niveau. Cette confiance est fondamentale, car si elle disparaît, c’est la relation à l’information et, plus largement, à la démocratie qui est fragilisée. À cela s’ajoute une dimension d’attachement très forte. Les Français ont une relation personnelle avec nos programmes. C’est cette double dimension, confiance et attachement, que nous devons préserver dans l’univers numérique.
The Media Leader : Dans un contexte budgétaire contraint, comment maintenir ce niveau d’exigence ?
S. S.-G. : Il faut être très clair : faire mieux avec moins n’est pas une réalité. À un moment donné, cela se traduit forcément par moins de contenus ou par des contenus différents. La question est donc de prioriser nos missions. Nous devons continuer à investir dans la création, qui représente plus de la moitié de la production française. Nous devons aussi maintenir nos engagements sur le savoir, l’éducation, l’information, ainsi que sur l’accompagnement du quotidien. Et nous devons continuer à adresser les jeunes publics, même si ce ne sont pas les plus rentables à court terme. Ce sont eux qui construiront la société de demain.
The Media Leader : Le sport reste un pilier important. Peut-il le rester durablement ?
S. S.-G. : Le sport illustre parfaitement notre rôle. Nous ne faisons pas que diffuser des compétitions, nous construisons une relation dans la durée avec les publics. Sur le rugby, par exemple, il existe une relation historique entre France Télévisions et les fans, qui s’est construite sur plusieurs décennies. Nous accompagnons les disciplines, les athlètes et les territoires. Cette profondeur éditoriale est très difficile à reproduire pour un acteur privé dans une logique purement événementielle.
The Media Leader : Les acteurs français semblent aujourd’hui plus alignés qu’avant. Est-ce un tournant ?
S. S.-G. : Oui, clairement. La rivalité entre acteurs français est désormais derrière nous. Nous sommes confrontés à une concurrence mondiale. La question n’est plus de savoir qui gagne entre les acteurs nationaux, mais comment nous restons des acteurs de la culture française face à des plateformes globales. Nous avons un intérêt commun à réussir collectivement.
The Media Leader : Dans trois ans, à quoi ressemblera France Télévisions ?
S. S.-G. : France Télévisions restera le premier média de France. Un média capable de toucher une très large majorité des Français chaque semaine, présent sur tous les environnements et toutes les plateformes. L’enjeu n’est pas de choisir entre linéaire et streaming, mais de réussir à articuler intelligemment l’ensemble des usages pour rester leader.
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